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Tue. 26 May 2015

Revue suisse de sociologie - Recension critique

Thomas Busset, Roger Besson et Christophe Jaccoud éds, L’autre visage du supportérisme. Autorégulations, mobilisations collectives et mouvements sociaux, Bern-Berlin-Bruxelles-Frankfurt am Main-New York-Oxford-Wien, Peter Lang 2014 (Savoirs sportifs 6), VIII+ 160 pages.

Cet ouvrage, issu d’un colloque tenu à l’Université de Neuchâtel, le 14 septembre 2012, s’inscrit dans la suite d’une série de travaux sur le supportérisme. Il comprend à la fois des éléments théoriques synthétiques et des études de cas. Sa présentation est agréable et bien structurée. Une coquille bénigne a échappé à la relecture des éditeurs (p. 100, dernières lignes : « l’interaction […] est plus développée »).

L’introduction théorique et synthétique de Thomas Busset fait très utilement le point sur l’état de la recherche et les différentes questions pendantes. Elle souligne le déplacement de problématique attenant au « changement de paradigme » en cours dans la compréhension des phénomènes de supportérisme. Le regard des chercheurs ne serait plus uniquement tourné vers le côté étroitement partisan du supportérisme, mais tenterait de saisir la signification sociale autonome de ce qui s’y exprime. La difficulté bien connue de fixer les termes (hooligans, ultras, supporters violents) revient de manière récurrente, avec, si je comprends bien, un double déplacement : d’une part, les supporters défendent leur propre point de vue sur leur condition spécifique et sur leur vision du football ; d’autre part, ils tendent à se structurer, sinon en mouvement social autonome, du moins en réseau de convergence (cf. la contribution d’Hourcade sur les ultras français et l’étude très suggestive sur la situation plus globale en Europe, où les cas de l’Allemagne et de l’Italie sont particulièrement examinés).

La contribution sur la situation belge ne nous a pas pleinement convaincu; trop axé sur le destin peu encourageant du « fan coaching », appelé probablement à disparaître suite à l’adoption, en Belgique, de la « Loi football »,  l’auteur délaisse un peu trop à notre avis la question plus intéressante de la signification spécifique du mouvement ultra.

Une analyse intéressante est proposée par Roger Besson au sujet du forum de discussion relatif à la situation de Neuchâtel-Xamax au moment de la période Chagaiev. L’exercice, conduit de manière un peu trop formel, montre cependant certaines limites : pourquoi isoler à ce point le forum de discussion des autres expressions de l’opinion publique durant la même crise ? L’auteur aurait pu analyser par exemple la manifestation du 11 mai 2011 et ses retombées médiatiques. Cela aurait sans doute permis de mieux saisir l’ampleur croissante de la désapprobation du public et des supporters envers la politique catastrophique menée par Bulat Chagaiev. La contribution de Thomas Busset sur la prise de parole des supporters en Suisse élargit utilement la perspective, par le recours éclairant qu’elle fait à la distinction hirschmanienne entre loyalisme et défection.

Les articles sur l’Argentine, la Croatie et la Roumanie sont eux aussi fort intéressants. Dans des situations très différentes, ils mettent en exergue des éléments communs, en particulier une intrication spécifique de la violence, du sport et de la politique. En Croatie, le rôle des  « anges blancs » est particulièrement remarquable, leur position divergente permettant de mettre en évidence la fonction sociale critique de certains supporters (anti-fascistes et humanistes en l’occurrence).

La dernière contribution de l’ouvrage, due à Chaymaa Hassabo (attaché de recherche à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France) s’attache à montrer les ambiguïtés des ultras égyptiens, devenus tristement célèbres suite au « massacre de Port-Saïd » du 1er février 2012. Il semble s’agir d’un mouvement protestataire agissant « pour la Révolution » (pain, liberté, justice sociale), mais sans motivation politique comme telle.

Ce volume confirme tout l’intérêt des études en cours sur les différentes formes et variantes du supportérisme sportif et plus précisément footballistique. Trois types de préoccupations émergent : 1) qu’en est-il des liens entre supportérisme et activité sportive comme comme telle ? 2) qu’en est-il des relations entre supportérisme et militantisme politique ? 3) que nous apprennent ces études empiriques sur la corrélation entre sport et éthique ? Concernant ce troisième point, l’affirmation la plus intéressante et la plus provocante consiste à relever la tension constitutive entre la mentalité des ultras et les idées normatives de fair play. Plusieurs auteurs montrent que la culture des ultras est fondamentalement conflictuelle. Or cela n’est pas sans poser d’autres problèmes. Le sport de compétition est lui aussi, par définition, de nature conflictuelle, mais on voit bien que le conflit ne se situe pas au même niveau. Ce n’est parce que l’idéologie du sport de compétition se veut par principe non-idéologique ou a-politique qu’elle évacue pour autant la conflictualité. Un des points les plus intéressants de l’ouvrage réside à notre avis dans l’émergence d’une solidarité éthique et sociale entre les supporters. Il existe ainsi des moments de prise de conscience supra-sportive, où le supporter n’est plus simplement dans la partisanerie (selon l’expression de Christian Bromberger largement utilisée dans cet ouvrage), mais accède au niveau de la citoyenneté adulte : le combat en faveur des places debout, le refus de la commercialisation indue, la critique des décisions paternalistes des clubs, des médias ou des dirigeants des associations sportives, réduisant les supporters à des individus immatures, les limites signifiées à une politique purement sécuritaire, autant de signes qui ne trompent pas sur la dimension proprement citoyenne des mouvements de supporters, y compris dans leur forme ultra. Enfin, on peut se demander, d’un point de vue critique plus extérieur, si les recherches conduites ici ne tournent pas parfois un peu en rond du point de vue méthodologique. Plusieurs des approches sociologiques ou politologiques proposées mériteraient nous semble-t-il des décentrements et des approfondissements anthropologiques plus radicaux, ce qui pourrait conduire aussi à des questionnements éthiques plus fondamentaux encore : Qu’en est-il de la violence comme noyau dur de la conflictualité ? Qu’exprime la pulsion d’intransigeance et d’absolu contenue dans la mentalité ultra ? Quels liens peut-on déceler entre la violence et le sacré, les velléités ultra et la quête d’infini ? La question ne serait plus simplement d’expliquer les fonctionnalités sociales du supportérisme sous ses différentes formes, il faudrait aussi tenter de comprendre et d’interpréter les présupposés anthropologiques et culturels qui conditionnement le surgissement de l’excès au cœur du jeu et du conflit inhérents à toute pratique sociale : le sport de compétition ne serait alors qu’un cas particulièrement révélateur d’une dynamique sociale, culturelle et politique plus fondamentale.

Denis Müller